Par Claude Valleix, Préfet
Les défauts de la construction européenne expliquent la crise de la zone euro.
Les mesures envisagées pour rétablir les équilibres des comptes publics n'en viendront pas à bout. Une autre Europe présentant un minimum d'intégration budgétaire et fiscale est à construire. Elle sera nécessairement plus restreinte mais plus cohérente...
La Grèce coûte cher en ce moment. De plan de sauvetage en plan de sauvetage l’aide qui lui est apportée s’élève au montant faramineux de 359 milliards d’euros, soit près de 32 000 euros par habitant.
Dans ce scénario de l’absurde, le sauveteur européen est autant à plaindre que le Grec en perdition. Le premier verra s’alourdir sa dette publique et le second sera contraint à des sacrifices qu’il ne pourra pas consentir. L’Europe a perdu la tête. Elle s’obstine - à coups de milliards - à écoper un bateau dont elle refuse de voir les vices de fabrication.
On pourra imaginer tous les mécanismes de soutien que l’on voudra, leur intervention ne sera rendue possible qu’en raison des garanties ou concours apportés par les États (environ 40 milliards d’euros pour la France). Que la Grèce manque à ses engagements – et elle ne pourra pas les tenir – ce sera au contribuable de payer et il paiera pour rien ! « C’est un puits sans fond » s’est lamenté le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. Triste vérité ! Un Etat défaillant ne se reconstruit pas en quelques mois. Les dérives des institutions de la Grèce, la faiblesse de son administration, l’incivisme de sa population ont produit une culture qui ruine toute capacité d’adaptation rapide aux contraintes imposées par l’Europe sur des hypothèses de réduction de dette par ailleurs irréalistes.
Comment a-t-on pu imaginer qu’une zone monétaire allait prospérer dans un ensemble aux économies hétérogènes et aux modes de gestion publique si différents ? L’euro ne peut pas faire l’objet d’une politique monétaire à la carte puisqu’il est monnaie unique. Ainsi, quand au début des années 2000, la Banque centrale européenne (BCE) a abaissé ses taux pour soutenir la demande en Allemagne et en France, elle a alimenté une bulle immobilière spéculative en Espagne puisque le crédit était devenu bon marché. Quand la conjoncture s’est retournée en 2008, on s’est aperçu que les États cigales avaient dépensé à tout-va, la palme revenant à la Grèce. Et maintenant, avec une fausse banque centrale qui rechigne à prêter en dernier ressort, les Etats doivent subir les lois implacables de la rigueur en pleurant sur les dégâts causés à leur industrie.
Les élites responsables de cette aberration sont les héritiers des « pères » de l’Europe qui ont cru que l’usure du temps pallierait les défauts de sa construction, pari selon lequel les crises inévitables seraient les marches du progrès institutionnel. C’est le contraire qui s’est produit, les défaillances de l’ouvrage l’ont fragilisé. Le dogmatisme européen a la vie dure, porté par les grands prêtres qui ont peur du bon sens des peuples. La seule idée de référendum les glace d’effroi et si une consultation devient indispensable, c’est sous la menace de faire revoter les populations « ignorantes ».
Alors, pourquoi cette réticence à aborder clairement la question ?
Parce que la seule et vraie solution à la crise est une intégration budgétaire et fiscale pour ajuster les dépenses de l’Europe à ses capacités de financement. Seulement la question n’est pas technique, elle est politique. L’Europe s’est enfermée dans un piège à 17 qui ne présente pas un degré de solidarité autorisant des transferts supplémentaires de souveraineté.
Nous sommes à la croisée des chemins. Alors que le feu couve au-delà des Pyrénées, la voie chaotique qu’emprunte aujourd’hui l’Europe avec un mécanisme de stabilité à haut risque pour les contribuables et un traité de gouvernance illusoire conduira nécessairement à l’éclatement de la zone euro.
L’ampleur de la dette publique européenne promet l’annulation de celle de ses membres les plus faibles. La crise qui s’en suivra laissera des traces et nous n’aurons rien à gagner d’une Europe disloquée.
Il est temps de déplier la carte d’une Union armée d’un cadre budgétaire et fiscal rassemblant des Etats au développement économique et social compatible avec une monnaie unique. Les six Etats fondateurs, dont les sociétés sont les plus favorables à une communauté de destin, présentent ces caractéristiques.
Ils constituent un ensemble puissant de 235 millions d’habitants concentrant 75 % de la richesse produite par les « 17 ». Il n’y aurait dès lors aucune difficulté à rattacher la monnaie des Etats périphériques à l’euro selon une parité ajustable pour assurer leur développement. Cela implique un minimum de transfert de souveraineté budgétaire mais, alors que se constituent dans le monde de nouveaux blocs économiques qui finiront un jour ou l’autre par s’opposer, renoncer à une organisation européenne capable de leur résister serait manquer un rendez-vous de l’Histoire.
L’Europe ne peut plus se construire sur ses crises. Elle a besoin de clarté et d’adhésion populaire pour donner de l’efficacité à sa puissance économique. Il serait vain, cependant, d’inscrire son avenir dans un cadre politique traditionnel. L’Europe est à la recherche d’une organisation qui rassemble ses forces économiques sans dissoudre ses particularités nationales, équation dont l’ambition de la monnaie unique montre la complexité. Il faut faire le pari pascalien de la puissance économique dans une nouvelle géographie européenne pour que la voix de ses membres les plus illustres ne soit pas privée d’écho.
Claude Valleix
Préfet
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