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Géopolitique du catholicisme

Géopolitique du catholicisme


« Le catholicisme affronte de nombreux défis, à la fois dogmatiques et géopolitiques », observe Patrick Levaye, auteur d’un brillant ouvrage sur le sujet. En compétition avec d’autres religions ou philosophies, en prise avec une forme de « désenchantement du monde » (Marcel Gauchet) au sein des vieilles sociétés occidentales, il doit aussi « concilier l’unité du dogme romain avec les particularismes culturels en Afrique, en Asie et en Amérique latine ». Bénéficiant d’une tradition pluriséculaire, le Vatican dispose d’une expérience politique sans égale et de moyens ad hoc pour assurer son unité et son influence. Une puissance géopolitique à ne pas négliger à l’heure du smart power.

 

Selon Jean-Paul Willaime, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), « la connaissance qu’ont les Français de la religion se caractérise par deux grandes tendances : la perte de familiarité et l’inculture croissante à l’égard de la religion dominante du pays. » Ce constat établi en 2003 conserve toute sa pertinence. Le rapport de plus en plus distendu entre les Français et le catholicisme ne saurait cependant occulter le fait que cette religion reste l’une des plus pratiquées au monde.

 

Et qu’elle est même en légère augmentation, tout particulièrement en Afrique et en Asie. « La religion et la foi constituent des facteurs géopolitiques d’importance que l’on aurait bien tort de limiter au seul activisme dont fait preuve l’islam politique. Comment en serait-il d’ailleurs autrement alors que 85 % des habitants de la planète se disent ‘croyants’ ? » (cf. CLES n°18, Le monde est leur paroisse).

 

Fidèle à son étymologie – katholicos signifie universel en grec ancien -, le catholicisme est ainsi présent sur tous les continents. Surtout, il est à la fois religion et institution politique. Dans ces conditions, difficile d’ignorer le discours de l’Église de Rome, dont l’influence reste réelle.

 

 

Un discours hors frontières à vocation universelle

 

L’Église ne s’adresse pas seulement au milliard de catholiques qui la composent. Le pape Jean XXIII (1958-1963) exhortait déjà la Curie romaine à s’occuper du monde entier, sans distinction. Comme l’analyse François Mabille, professeur à l’université catholique de Lille, dans un dossier de la revue Diplomatie : « la stratégie de l’Église catholique au sein des relations internationales est orientée autour d’un double projet : celui de participer à la pacification des relations internationales mais aussi d’étendre son influence, via une pastorale désormais mondialisée. Son projet global, présenté dès 1922 fut – demeure ? – celui d’une paix catholique », c’est-à-dire le combat en faveur d’une société internationale pacifiée.

 

Ainsi, le message de l’Église est-il sans frontière, mais aussi sans limitation thématique. Toutes les sphères de l’activité humaine sont susceptibles d’être investies par le dogme catholique. « Les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la politique, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun », aimait rappeler Jean- Paul II (Christifideles Laici, n. 42). Le pape Benoît XVI ne disait pas autre chose quand il déclarait qu’« à l’époque postmoderne, Rome doit retrouver son âme la plus profonde, ses racines civiles et chrétiennes, si elle veut devenir promotrice d’un nouvel humanisme qui place en son centre la question de l’homme reconnu dans sa pleine réalité. Séparé de Dieu, l’homme serait privé de sa vocation transcendante. Le christianisme est porteur d’un message lumineux sur la vérité de l’homme, et l’Église, qui est dépositaire de ce message, est consciente de sa responsabilité à l’égard de la culture contemporaine » (Discours au Capitole, à Rome, le 9 mars 2009). À cet égard, il n’est pas anodin que de très nombreuses ONG sociales et humanitaires soient d’origine ou de confession catholique.

 

De ce trait caractéristique naît une géopolitique originale qui ne s’appuie pas – ou peu – sur un territoire géographiquement délimité, ni sur une population défi nie. Au risque d’irriter – voire de révolter – à la fois les tenants de la neutralité politique des religions et les croyants des autres confessions. Rappelons ici pour mémoire la lutte acharnée que se livrent catholiques et évangéliques pour la conversion des mondes africain, asiatique et latino (cf. CLES n°18, Le monde est leur paroisse). On constate également de très fortes divergences dans les relations entre le gouvernement chinois et le Vatican autour de la nomination des évêques.

 

 

Entre unicité et nécessaire adaptation

 

« C’est la force et la faiblesse d’une église universelle et donc à vocation universelle de pouvoir embrasser l’ensemble des continents », prévient Patrick Levaye. « La force, car cela démontre une conception unitaire de l’humanité dans un monde de plus en plus global. Une faiblesse dans la mesure où chaque nation ou chaque peuple peut considérer le message catholique comme quelque peu décalé par rapport à sa propre situation. »

 

Comment concilier vision planétaire, comportement missionnaire et prise en compte des identités locales ? Par un constant souci d’adaptation. Dès sa première encyclique, Summi Pontificatus (1939), Pie XII avait souligné la nécessité de respecter les coutumes et les usages des peuples. Un souci qui s’épanouira dans les années 1950 et surtout 1960, après le concile Vatican II, notamment avec la théologie de l’ « incarnation » en Afrique et l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi de Paul VI (1975).

 

 

Les Amériques, enjeu central

 

Le continent fait l’objet d’une évangélisation renouvelée. L’Église doit composer à la fois avec un Nord (États-Unis, Canada) et un Sud (Amérique latine) aux réalités très différentes. Si l’univers américain est marqué par une forte religiosité, il est aussi en proie à une affirmation grandissante des individualismes qui s’accommodent mal d’un dogme souvent perçu comme rigide et uniforme. L’adaptation culturelle s’illustre ainsi par la reconnaissance de la place très importante du culte marial dans la religiosité des Latino-américains. Surtout, « la perte d’influence de la théologie de la libération a eu pour parallèle la montée en puissance d’autres courants religieux », explique encore Patrick Levaye, le Saint-Siège cherchant depuis à reconquérir un sous-continent de plus en plus disputé par les évangélistes.

 

 

L’Afrique, nouvelle terre chrétienne

 

Après un recul de la pratique de la religion chrétienne au cours des décennies passées, l’Afrique renoue avec le catholicisme. Mais « il lui fallut pour cela se concilier les cultures autochtones et s’ancrer dans une dimension temporelle épousant les critères africains ». L’Église africaine bénéficie d’une autonomie qui lui permet d’éviter une rupture entre le dogme romain et ses cultures nationales. Cependant, ses relations avec le Vatican restent compliquées. Il est ainsi parfois reproché à Jean-Paul II comme à Benoît XVI de ne proposer que l’Évangile en réponse aux problèmes africains que sont le SIDA, la corruption, la mauvaise gouvernance, etc.

 

 

L’Asie, terre d’avenir

 

« Le catholicisme asiatique est marqué par une volonté d’expansion et c’est pour cela que l’Asie reste un immense champ d’action missionnaire », relève Patrick Levaye. La présence catholique diffère selon les pays. Ainsi, les Sud-Coréens l’adoptent volontiers, la jugeant plus « moderne » que le traditionnel bouddhisme. En Chine, et malgré la présence ancienne des jésuites, le catholicisme se heurte à l’hostilité des pouvoirs publics qui se méfient de l’influence du Vatican. Difficile de leur donner tort si l’on se rappelle le rôle joué par le Saint-Siège, notamment auprès du syndicat polonais Solidarnosc, face au communisme en Europe. Comme ailleurs, Rome devra composer avec les cultures locales, restées très vivaces, pour s’imposer. Avec pour limite le risque du syncrétisme.

 

 

Le Vatican, un vieil État au pouvoir renouvelé par la mondialisation

 

Le Vatican, c’est à la fois la cité du même nom – d’une superficie de 0,44 km² – et quelques possessions extraterritoriales, dont Latran, la basilique Saint-Paul-hors les- Murs ou encore le château de Castel Gandolfo. Résidence d’été des papes, la superficie de ce dernier est supérieure à celle de la cité du Vatican ! Quant à son armée, elle est la plus petite du monde. Si ce n’est par le nombre de ses fidèles et de son clergé, l’Église catholique n’apparaît donc pas bien puissante. C’est sans compter sur une organisation dédiée à son propre rayonnement.

 

En théorie, le Vatican peut bénéficier d’un réseau de sources d’information très étendu, de dimension planétaire. Gardons-nous cependant du fantasme de l’existence d’un service de renseignement surpuissant et omniscient. Dans Diplomatie, le professeur David Alvarez estime que le Saint-Siège « dispose finalement exactement des capacités de renseignement dont il a besoin » – c’est-à-dire très peu. Le Vatican a surtout capitalisé des siècles d’expérience en diplomatie et donc en influence.

 

C’est majoritairement par l’éducation et les œuvres sociales que l’Église catholique relaie désormais ses visions de la société. Mais le Vatican bénéficie aussi d’organisations très structurées comme l’Opus Dei, dont les membres conduisent des actions discrètes et efficaces au sein des sociétés où ils sont immergés. Ce culte du secret est volontiers critiqué. Il renvoie au soupçon, toujours sous-jacent, d’une possible double sujétion des catholiques : à leur pays, mais aussi au Saint-Siège.

 

Ce long conflit « du Trône et de l’Autel » a marqué l’histoire de l’Europe, depuis le Dictatus Papae de Grégoire VII, en 1075, jusqu’à la loi de séparation de l’Église et de l’État, en France, en 1905. L’affirmation progressive des États a eu raison de la prétention des papes à imposer la supériorité du pouvoir spirituel sur le temporel. Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure de la mondialisation et de l’affirmation de nouvelles formes, plus indirectes, de puissance, le Vatican reste plus que jamais un acteur international de premier plan.

 

 

Jean-François Fiorina
Directeur de l’Ecole supérieure de commerce de Grenoble

 

 

Pour aller plus loin

Géopolitique du catholicisme, par Patrick Levaye, Ellipses, 2007, 172 p.

« La culture religieuse des Français », par Jean-Paul Willaime, in Sciences Humaines, hors-série La religion, un enjeu pour les sociétés, juin 2003.

Géopolitique du Vatican, Les grands dossiers de Diplomatie, n°4, août-septembre 2011.

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