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L'art de la prévision est difficile, même et surtout en science électorale

L'art de la prévision est difficile, même et surtout en science électorale


Jamais des élections en France n’ont donné lieu à autant de sondages : plus de 300 … et pourtant les sondeurs se sont tout de même trompés, tant dans la prévision avant le premier tour (sur les scores de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon notamment) que dans l’estimation des premières « tendances » au cours de la soirée électorale [1]. Jamais sans doute les émissions politiques, toutes chaînes confondues, n’ont reçu autant de sondeurs et de politologues, dissertant doctement sur les intentions de vote des Français sans fonder leur raisonnement sur des données d’observation du passé, lesquelles constituent la base de toute analyse ou prévision chiffrée, dans les sciences dures mais aussi dans les sciences sociales comme c’est le cas en économie.

 

C’est d’autant plus regrettable qu’une véritable mine d’informations est disponible, sur les élections passées mais aussi sur les élections en cours et très rapidement. Dès le lendemain d’un scrutin, le ministère de l’Intérieur met sur son site l’ensemble des résultats par commune. En se limitant aux communes de 2500 habitants et plus, on dispose d’un échantillon de quelque 4050 observations, lequel devient exhaustif en y ajoutant les communes de moins de 2500 habitants regroupées par département.

 

L’exploitation statistique de ces données permet de mesurer, de la manière la plus objective possible puisque fondée sur des votes réels et non pas sur des intentions ou des déclarations a posteriori, les comportements électoraux des Français et en particulier la façon dont ils se sont reportés, entre les deux tours, dans divers scrutins. Certes, les mouvements d’électeurs sont plus complexes qu’il n’y paraît à première vue : il faut tenir compte de l’abstention éventuelle ou a contrario de la mobilisation d’abstentionnistes du premier tour au détriment ou en faveur des candidats qualifiés pour le second tour, ainsi que de mouvements entre ces derniers. Mais ces mouvements peuvent être modélisés et donc estimés de manière simple et cohérente, notamment en s’inspirant des méthodes couramment mises en œuvre en économétrie.

 

L’exercice a été tenté, d’abord à l’occasion des cantonales de 2011 puis des présidentielles de 2007 et des régionales de 2010 en Ile-de-France, et fournit des résultats statistiquement significatifs (voir http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00686894). Il en ressort qu’aux élections présidentielles de 2007, Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un excellent report de voix des électeurs du FN, mais d’un report très médiocre de voix des électeurs de François Bayrou (un peu plus de 40%, 30% environ s’étant réfugiés dans l’abstention [2]). Mais les élections suivantes font apparaître une baisse sensible au second tour du soutien des électeurs du FN aux candidats UMP, et tout particulièrement dans les élections cantonales où ils ont plutôt favorisé le candidat du PS en cas de duel avec un candidat de l’UMP. C’est dire que supposer la stabilité du comportement des électeurs du FN de 2007 apparaît être une hypothèse très optimiste pour le candidat UMP. Il est néanmoins intéressant de voir comment pourrait se conclure le scrutin du second tour, dans une telle hypothèse.

 

Auparavant, il est instructif d’examiner comment se sont opérés les transferts de voix entre les premiers tours de 2007 et de 2012, et ceci peut être mis en évidence par une analyse statistique comparant la répartition des votes entre les deux scrutins.

 

Ces transferts ont en effet été très importants. En regroupant les électeurs du premier tour de chaque scrutin en cinq groupes (UMP, PS, autres gauche et écologistes, divers droite, FN) il en ressort que si le candidat de l’UMP a baissé de 4 % dans le total des suffrages exprimés et celui du PS a augmenté de 2,8 %, ces mouvements sont modestes par rapport à ceux des autres forces en présence : + 7,7 % pour le candidat du FN, - 9,4 % pour le candidat centriste, + 4,6 % pour les candidats des autres partis de gauche et les écologistes, et enfin - 1,3% pour les candidats divers droite. Ces mouvements, et notamment ceux concernant les candidats du FN et du Parti de Gauche, représentés de surcroît par de nouvelles personnalités politiques peu connues jusqu’alors, expliquent sans doute pour une grande part les erreurs commises par les instituts de sondage.

 

En se plaçant du point de vue des deux principaux candidats, on peut se demander comment l’augmentation ou la baisse du nombre de voix qui se sont portées sur les autres candidats les ont affectés, et plus précisément comment s’est opéré le partage entre eux. Il ressort de l’analyse statistique que la progression du nombre de voix recueillies par la candidate FN s’est effectuée dans les proportions de respectivement 46 et 54 % au détriment des candidats de l’UMP et du PS, celle des voix des autres candidats de gauche et de la candidate écologiste dans les proportions de respectivement 39 et 61 %, et enfin que la baisse du nombre de voix des électeurs centristes a bénéficié dans les proportions de respectivement 74 et 26 % aux candidats de l’UMP et du PS [3]. A ces mouvements de transfert en provenance ou vers les autres candidats s’ajoute un mouvement de transfert d’électeurs du vote UMP vers le vote PS estimé à 7 %. Alors que les autres mouvements de voix favorisent plutôt le candidat de l’UMP, c’est ce dernier qui permet au candidat socialiste d’arriver en tête au premier tour alors qu’en 2007, la candidate socialiste avait été distancée.

 

Par classe de taille des communes, les résultats sont assez proches des résultats d’ensemble, avec néanmoins quelques différences. On remarque notamment que dans les petites communes (moins de 5000 habitants), le candidat UMP est plus pénalisé par la progression de la candidate FN et bénéficie moins du recul du candidat centriste. Alors que c’est l’inverse dans les communes de plus de 5000 habitants.

 

On peut résumer ces résultats en disant que les électeurs centristes ont rejoint dans une grande proportion le bercail majoritaire, et que les électeurs de gauche non socialiste et du FN ont pris un peu plus au candidat du PS qu’au candidat de l’UMP, avec un transfert important d’électeurs du second vers le premier.

 

Si l’on fait une projection en supposant les mêmes comportements de report qu’en 2007, très favorables au candidat de l’UMP (notamment de la part des électeurs du FN), on obtient que l’écart du premier tour ne se serait pas réduit, mais plutôt accru, passant de 1,6 % du nombre des suffrages exprimés du premier tour à 2,4 % (soit un score de 51,2 % pour le PS contre 48,8 % pour l’UMP). La simulation fait apparaître par ailleurs un nombre accrû d’abstentionnistes et de votes blancs ou nuls, mais moindre qu’en 2007.

 

Pour que le candidat de l’UMP l’emporte, il faudrait donc un meilleur report des voix centristes – ce qui n’apparaît pas exclu, vu le transfert indiqué précédemment – et surtout des voix des électeurs du FN, transfert qui au contraire apparaît peu vraisemblable (notamment si on fait l’hypothèse que les électeurs pris par la candidate du FN aux deux grandes formations retournent à leurs votes antérieurs). Telles sont quelques-unes des principales clés du scrutin du 6 mai.

 

Alain Bernard
Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées
Ecole Polytechnique et Assesseco



[1] Le directeur général délégué d’IPSOS a dû le lendemain se livrer à un exercice de haute voltige pour expliquer en quelque sorte qu’il s’était certes trompé, mais qu’il avait d’excellentes raisons pour cela.

[2] Le partage des voix des électeurs FN (90%-10%) peut apparaître exagérément favorable au candidat UMP mais n’est pas très différent de celui obtenu dans un sondage IPSOS/DELL (84%-16%), avec il est vrai un taux de participation en baisse de 25%.

[3] Les intervalles de confiance pour les taux de transfert relativement au candidat de l’UMP sont 44-48 % (FN) ; 37-42 % (autres gauche et écologistes) ; 71-76 % (centristes).

 

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