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La valeur du temps

La valeur du temps


La valeur du temps

 

Qui de nous, le soir, à la fin de sa journée de travail ne se dit pas qu’il lui a manqué quelques heures pour mener à bien ce qu’il a prévu de faire ce jour là ?  Dans ces moments là, le temps nous apparaît comme le bien le plus rare, le plus précieux.

 

En ce moment les échelles de valeurs sont en pleine confusion quand elles ne sont pas, comme ces dernières années, en pleine débandade. Qu’est-ce qui a et peut conserver sa valeur ? Telle est la question que le monde entier semble se poser. Les valeurs financières, hum. Les valeurs morales, hum hum. La terre, la vigne, le soleil, les métaux précieux ? Peut-être l’estime et l’amour de ses proches ?

 

La bonne nouvelle est qu’il existe une valeur immuable, inattaquable et pour toute notre vie, le temps. La mauvaise nouvelle est qu’on ne peut ni se l’approprier, ni la stocker et qu’elle est aussi fugace qu’elle est vitale.

 

De même que et du fait que, la seule certitude absolue de notre existence est qu’elle a un début et aura une fin, il est clair que le temps est la mesure de tout. Ainsi la vitesse n’est pas autre chose que de l’espace mesuré par le temps. Kilomètres à l’heure, années lumières, la vraie distance entre deux points est le temps qu’il faut pour les rejoindre. Donc l’espace est relatif, puisqu’il suffit de changer de moyen de transport pour le modifier.

 

Le temps, lui, n’est jamais relatif, car il se déroule, imperturbable, indifférent à nos initiatives et à nos espoirs.

 

Le temps existait avant les humains et se poursuivra après leur disparition. On ne peut pas en dire autant de la valeur de l’or ou de l’état de notre moquette. Le temps est aux humains ce que l’eau est aux poissons : ils ne peuvent pas en sortir vivants et ne parviennent pas à le penser, parce qu’ils baignent intégralement dedans.

 

Philosophes et physiciens spéculent sur la nature du temps. Est-il circulaire, a-t-il une direction ? Nous le saurons lorsque nous aurons percé le mystère de la nature de l’univers. Peut-être jamais. En attendant le temps, pour nous se traduit en durée. Depuis celle de notre vie jusqu’à celle qu’il faut pour cuire un œuf coque. Chaque acte de notre journée s’inscrit dans une durée.

 

Donc oublions le temps, puisque nous n’y pouvons absolument rien.

 

Concentrons-nous sur la durée, c’est notre aire de travail permanent où s’inscrivent nos travaux, nos amours, nos rêveries, chacun de nos actes. Notre sentiment de rareté ne résulte aucunement du temps, mais de la durée. Pourquoi ?

 

Parce que le temps est la plus égalitaire, la plus démocratique des données. Il attribue 24 heures par jour à tout le monde. Pour Warren Buffet comme pour le SDF qui campe à l’année devant chez moi. Mais leur usage de la durée ne semble pas être le même. Tout revient à cela. C’est ce que j’appelle une évidence secrète. Tout le monde le sait, mais nombreux sont ceux qui vivent comme s’ils n’en avaient pas conscience.

 

C’est bien pourquoi je réagis toujours aux expressions toutes faites comme « gagner du temps » ou « en perdre. » Elles sont, sans faire offense, idiotes. Chacun dispose de la totalité de son temps, du moins tant qu’il est vivant. La différence n’est que dans l’usage qu’il en fait. On peut donc bien l’utiliser ou le gâcher, mais jamais en « gagner » ne serait-ce qu’une milliseconde de plus que le voisin.

 

À partir de ces bases de raisonnement assainies, nous pouvons penser fort utilement l’usage que nous faisons de nos heures et de nos années. Dans ce domaine les performances sont variables. Si l’on imagine notre journée de 24 heures comme une chambre, de taille identique pour tout le monde, d’où viendront les différences ? De leur aménagement. Vide, on y meurt d’ennui, remplie à raz bord on s’asphyxie. La plupart d’entre nous veulent bourrer de plus en plus leur chambre et s’étonnent de ne plus s’y sentir à l’aise.

 

Le mot le plus utile, peut-être, de notre langue est si banal qu’on en a oublié l’importance : l’emploi du temps. Ce n’est pas seulement la première chose que reçoivent nos enfants rentrant à l’école. C’est la question centrale de notre journée, de toute notre vie. Quel emploi faisons-nous de notre temps ? On peut le transformer en argent, l’occupation la plus répandue aujourd’hui, mais aussi en réflexions, en créations, en discours ou en dévouement. Là nous sommes libres, mais là aussi nous sommes évalués, comme dans la parabole des talents.

Marc-Aurèle philosophe stoïcien et empereur romain cumulait donc deux jobs. C’est pour cela peut-être qu’il était fort attentif à ses heures. Chaque soir il se demandait « Ais-je  bien employé mon temps ? » Je fais de même et ai pris l’habitude d’écrire quotidiennement ma réponse. Ce qui m’a rendu très attentif aux emplois de mon temps inutiles ou simplement gâchés.

 

Chaque journée qui s’en va le fait de manière irrémédiable.

 

Ne pas en avoir tiré le meilleur parti ne devrait-il pas être le seul vrai péché ?

 

Maintenant, assez philosophé, soyons pratiques. Considérez que le temps est la seule monnaie qui ne sera jamais dépréciée, jamais dévaluée, mais que nous devons tout, absolument tout payer avec. On nous vend des produits munis d’étiquettes : on peut y lire leur prix en Euros et Dollars, leur composition, leur origine, leur mode d’emploi. Mais jamais, jamais la plus décisive de leurs caractéristiques : le temps qu’il faut pour s’en servir, pour en jouir, pour en faire usage.

 

Il n’y a pas que les produits ; tout porte une étiquette secrète de temps, mais nous n’y prêtons pas assez attention. Un dîner c’est tant d’heures, un échange devant la machine à café, tant de minutes, une recherche sur le web, un temps imprécis, car souvent vagabond. Y pensons-nous avant de commencer ?


De cette indispensable monnaie nous possédons tous le même montant. L’argent avec un peu de travail ou d’astuce on peut le multiplier. Tandis que le temps non.

 

La valeur du temps, elle est décisive et ne fait que croître au long de notre vie. D’autant plus que chaque jour passé grignote un peu plus notre capital, dont d’ailleurs nous ne connaîtrons le montant exact qu’au moment où il sera épuisé. Étranges contraintes de gestion. On comprend qu’il soit plus facile de suivre les cours des devises ou des actions. Mais c’est moins porteur de conséquences que notre emploi du temps.

 

J’écris donc, depuis trente ans non sur le temps, mais sur son usage. Ce n’est pas un emploi inutile de mes jours.

 

J’ai pu aider quelques-uns, je me suis aussi rendu plus sensible aux choix d’action que je fais sous l’œil indifférent du temps. Quelquefois mes proches aimeraient que je pense moins au temps. J’endure ce reproche justifié, mais une fois qu’on a compris l’importance de chaque minute de vie, il est difficile de l’oublier.

 

 

Jean-Louis Servan-Schreiber

Directeur de CLÉS magazine

Auteur de « Trop vite ! »

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