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Le bambou dans la fabrication des instruments de musique

Le bambou dans la fabrication des instruments de musique


Dans la tradition chinoise, depuis la plus Haute Antiquité, la notion de hauteur absolue a été prise en considération. On a toujours fixé la hauteur du son fondamental, la cloche jaune, son à partir duquel ont été déterminés les onze autres sons. Ils forment  les douze sons étalons basés sur la légende d'un général à la recherche des sons chantés par le phénix mâle et le phénix femelle. On peut reproduire ces douze sons par des tuyaux de bambou de longueur différente.

 

 

Le bambou dans la fabrication des instruments de musique dans le monde

 

 

On retrouve le bambou dans plusieurs catégories d'instruments de musique : idiophones, aérophones et cordophones.

 

IDIOPHONES

 

Dans les idiophones par pilonnage, les bambous ou les bois servant de pilonnage du mil, du taro ou du maïs génèrent également un rythme exploité pours les musiques « de travail ». Aux îles Salomon, les  'Are'Are constituent des ensembles dits « bambous du sol » (Au ni mako) qui jouent en polyphonie. En Chine du Sud, les montagnards se servent de leurs mortiers pour rythmer les chants. Certains d'entre eux (les Lolos par exemple), pour les fêtes de Nouvel An, creusent un gros arbre, en font une sorte d'auge et tapent dessus avec un bambou. Le son ainsi obtenu est proche de celui du tambour de bois.

 

Dans les idiophones par frappement, les xylophones sont des instruments munis de planches de bois ou de bambous posées sur le sol, sur une fosse, sur les genoux ou sur un cadre et frappées avec des mailloches rembourrées. Chaque lame peut avoir un résonateur (calebasse évidée, tube en bambou, avec ou sans mirliton). A Bali, il existe un gamelan appelé Joged Bumbung qui ne comporte que des instruments à percussion uniquement en bambou. Au Vietnam, les Jörai possèdent un xylophone sur hamac Trüng avec des lames en bambou.

 

Dans les idiophones par pincement, les sanza appartiennent essentiellement et exclusivement à l'Afrique, notamment aux peuples des pays suivants : Zaïre, Tanzanie, Zimbabwe, Malawi, Afrique du Sud. C'est le piano africain portant des noms différents : mbira, kalima, likembe, sansi, kisaanj. Cet instrument se compose de lamelles en matière végétale (bambou, rotin, palmier) ou en métal, fixées sur une planchette ou une caisse de résonance, et maintenues à une extrémité par une barre transversale, l'autre étant libre pour pouvoir vibrer. Ces lamelles, disposées selon un ordre déterminé pour des raisons pratiques, sont pincées avec les pouces. Le métal et le bambou constituent les deux matériaux utilisés pour la confection de guimbardes. Largement répandue sur trois continents (l'Europe, l'Asie et l'Océanie), elle a été importée en Amérique et en Afrique pendant l'émigration des Européens (Siciliens, Anglais, Allemands) vers les Etats-Unis ou au cours des échanges commerciaux (Afrique - Amérique latine). Son origine remonte aux temps les plus anciens, jusque dans la plus Haute Antiquité. La guimbarde est, comme bon nombre d'instruments, entourée de légendes et de mythes. Son âge très ancien et son originalité sonore ont certainement contribué à ce qu'elle soit l'instrument de prédilection des chamanes de l'Asie, qui s'en servent lors de leurs incantations (il se pourrait qu'elle remplisse à la fois les fonctions d'un masque vocal et celles d'un tambour, soutien rythmique très fréquent dans la musique rituelle). C’est l’instrument lié au pouvoir chamanique (en Sibérie), au divertissement collectif (à Bali), à la distraction personnelle, à la séduction amoureuse (en Asie du Sud-Est), c’est l’instrument des bergers, des musiciens attirés par la recherche électro-acoustique (John Wright, Trân Quang Hai), des chercheurs (Geneviève Dournon, Hubert Boone) ou des acousticiens (Emile Leipp)… C'est en Asie et en Océanie que l'on peut trouver la plus grande diversité dans les types de guimbarde en bambou. Les guimbardes dites idioglottes sont le plus souvent en bambou dont la languette est découpée sans être dissociée du cadre : la mise en vibration peut se faire par une cordelette de traction sur laquelle le joueur tire périodiquement (mukkuri chez les Ainous du Japon, gengong chez les Balinais en Indonésie).

 

Dans les idiophones par secouement, l'angklung est un instrument typiquement sundanais dont on retrouve l'équivalent à Bali. Il est composé de trois sections de bambou accordées de taille décroissante et fixées sur un cadre en bois qui les maintient parallèles les unes aux autres. Les bambous ne sont pas fixes sur le cadre et sont entrechoqués par les musiciens qui secouent les instruments. Chaque angklung produit une seule note et un ensemble d'angklung permet d'exécuter une mélodie. Certains ensembles peuvent atteindre une vingtaine d'instruments.

 

 

Les membranophones

 

Pour la catégorie des tambours, il n'y a que de très rares instruments fabriqués en bambou. On peut citer le Gopiyantra de l'Inde. L'instrument a une seule corde qui est attachée au centre de la membrane d'une part, et nouée autour d'une cheville d'autre part. Par l'appui du bras ou de la main sur les deux tiges de bambou flexibles, l'instrumentiste fait varier la tension de la corde et de la membrane.

 

AÉROPHONES

 

C'est dans cette catégorie que le bambou joue un rôle essentiel. La plupart des flûtes sont faites avec du bambou.

En fonction du mode de production sonore, on distingue quatre catégories d'aérophones : à biseau, à anches, à anche membraneuse, à air ambiant.

 

Les aérophones à biseau

 

Ils constituent la gigantesque famille des flûtes, universellement répandues puisqu'il n'existe pas de culture ou de civilisation qui ne mentionne leur présence dans ses pratiques ou traditions musicales. Les flûtes tubulaires sont de loin les plus nombreuses. Leur corps, en forme de tuyau, à perce le plus souvent cylindrique, peut être en os, corne, bambou, roseau, bois, métal... et, aujourd'hui, en matière de synthèse. En fonction de leur mode d'excitation, on prend en compte deux types de flûtes tubulaires : celles à embouchure et celles à conduit. Pour les instruments à embouchure, le souffle conduit par les lèvres de l'instrumentiste vient se briser sur l'arête vive que constitue le bord du trou. En règle générale, on établit une séparation en fonction des modèles dotés, soit d'une embouchure terminale, soit d'une embouchure latérale, soit d'un conduit.

 

Pour les flûtes à embouchure terminale, l'embouchure peut présenter plusieurs configurations qui déterminent la tenue de l'instrument, verticale, ou plus ou moins oblique. Cette embouchure peut être chanfreinée (flûte oblique turco-irano-arabe du genre ney), à encoche (en V comme le mulele du Kenya, en U comme le shakuhachi du Japon). Précisons que le mode d'insufflation nasale existe pour certains de ces instruments : c'est le cas des flûtes bangsi à Bornéo ou des flûtes fangufangu des îles Tonga en Polynésie.

 

Les flûtes de Pan - ou syrinx - qualifiées de polycalames (plusieurs tuyaux) existent depuis plus de 2 000 ans. Il s'agit d'assemblages, plus ou moins complexes, de tuyaux de bambou ou de roseau de type particulier (totora) disposés en forme de radeau simple ou double et plus rarement en forme de faisceau (surtout en Asie du Sud-Est ou en Indonésie et dans les îles Salomon). La disposition de ces roseaux se présente sous trois aspects : sur un seul rang ; sur deux rangs parallèles ; en faisceau. Commençons par cette dernière disposition, fréquente en Mélanésie, et qui se retrouve également en Thaïlande et au Laos. Il semble difficile de ne pas voir là le vestige d'une des formes les plus primitives de flûte : une poignée de roseaux, que ne joint pas nécessairement un lien quelconque. On trouve ainsi les Karen de Myanmar (Birmanie), quatre tuyaux serrés dans une main, sans la moindre ligature. Les instruments des îles Salomon peuvent se présenter sous la forme de fagots. Ils voisinent avec des types dont les tuyaux sont rassemblés, grossièrement ou non, sur un ou deux rangs. Les syrinx plates, à un seul rang de tuyaux, se diviseraient selon que ces tuyaux suivent un ordre décroissant unique - et c'est le cas de flûtes figurées sur des monuments antiques du Pérou ou de l'Afghanistan, le cas également de flûtes employées aujourd'hui en Bolivie, aux îles Salomon, à Timor, en Egypte, au Congo, en Roumanie (mais ici avec recourbement de tout l'instrument) - ou selon que le tuyau le plus long ou le plus court se place vers le milieu, au point où se rencontrent deux ordres croissant et décroissant de tuyaux - et c'est le cas de flûtes chinoises et des indiens Motilon, Ijca ou Cuna. De nos jours, les flûtes de Pan se rencontrent essentiellement en Amérique du Sud (en Bolivie, il existe autant de flûtes de Pan que de régions), en Océanie et dans les Balkans.

 

Les flûtes à embouchure latérale ou flûtes traversières, tenues horizontalement la plupart du temps, sont obturées à l'extrémité proche de l'embouchure. Le jet d'air émis par l'instrumentiste se brise sur le bord biseauté du trou rond constitué par cette embouchure. On les trouve en Asie dès le IXe siècle avant notre ère. Habituellement en roseau ou en bambou, la disposition et le nombre de trous ainsi que la longueur du corps sont très variables.

 

Certaines flûtes (en Chine, en Corée ou au Vietnam) possèdent un trou couvert d'une membrane jouant le rôle de mirliton.

Les flûtes à conduit, souvent en bambou, sont les flûtes verticales dont l'air est guidé sur une arête par un conduit aménagé. Elles existent avec ou sans bec (dans le dernier cas, l'embouchure, partiellement ouverte, est entourée d'un lien qui forme le conduit - flûte dite « à bandeau » comme le suling indonésien).

 

Il existe des flûtes dites nasales dans un grand nombre d'îles de l'Océanie, en Asie du Sud-Est, dans les deux Amériques, en Afrique équatoriale, voire même en Macédoine.

 

L'île de Célèbes (Sulawesi) possède une série de flûtes longues dont l'embouchure sur le côté se place à un centimètre à peine de l'extrémité fermée par un nœud de bambou. Rappelons-nous à cet égard une certaine flûte chinoise, à encoche, mais dont l'embouchure était presque entièrement fermée par le nœud. Rappelons-nous également comment les Kanaks soufflent d'une narine dans l'extrémité de leur flûte arquée.

 

Les aérophones à anche libre

 

Ce sont des orgues à bouche. L'anche libre vibre au travers d'une fenêtre qui lui est, en dimension, tout juste supérieure, et ne bat donc pas contre une rigole. Ce système est apparu en Chine au 3e millénaire avant Jésus-Christ et existe encore de nos jours, surtout en Asie (au Laos par exemple) sous la forme des orgues à bouche. C'est un instrument de facture très élaborée et utilisé dans la musique savante. Il se compose d'un réservoir dur (bois, calebasse), d'une embouchure latérale et de plusieurs tuyaux en bambou ou en roseau fixés dans le réservoir (17 pour l'orgue à bouche chinois sheng, jusqu'à 18 pour le khène laotien). Le plus grand des orgues à bouche peut atteindre 5 mètres de haut. Les anches sont en métal, sauf pour les instruments simples ou populaires qui sont idioglottes. Les tuyaux sont disposés en faisceau ou en radeau (de la même manière que pour la flûte de Pan). Le khèn des Thaïs est constitué de deux rangées parallèles de tuyaux en bambou ou en roseau en ordre décroissant, d'un diamètre interne de 8 à 12 millimètres. La technique de jeu consiste à prendre les tuyaux à pleine main autour de la soufflerie puis à souffler ou inspirer (comme avec l'harmonica) pour obtenir des lignes mélodiques continues. L'instrument se prête fort bien à la pratique de la polyphonie. Les orgues à bouche peuvent se diviser selon que leurs tuyaux, groupés en faisceau, sont plantés plus ou moins régulièrement à l'intérieur d'une calebasse ou d'un petit pot en forme à peu près de théière, ou selon que leurs tuyaux se disposent sur deux rangées. Celles-ci sont alors strictement parallèles comme en une syrinx à double rang ou écartées plus ou moins en V.
Il existe deux catégories d'orgues à bouche :

 

1. En faisceau (sheng chinois, sho japonais, kyen et fulu birmans, kledi de Bornéo)

 

2. A rangées parallèles (khène laotien et thaïlandais) ou à rangées croisées (kombuat, mbuat des montagnards des Hauts Plateaux du Centre Vietnam, instruments des Mrung du Bengale oriental).

 

Certains de ces derniers instruments, par exemple le khène laotien, ont leur double rangée de tuyaux passant à travers un réservoir assez étroit, en bois tourné. Dans quelques orgues à bouche du Bengale oriental ou de Myanmar (Birmanie), l'extrémité supérieure des tuyaux est coiffée de sortes de chapeaux en bambou tandis que des manchons en même matière se placent à hauteur de certains trous : il s'agit là soit de résonateurs soit de procédés mixtes de bourdon et de sourdine. Nous y retrouvons peut-être un moyen de disposer sur deux plans de timbres les sons fixes de bourdon et les autres. Enfin, chez les Kumi du Bengale oriental, chez les minorités de Myanmar et du Vietnam, il existe des orgues à bouche ayant un seul tuyau. Elles se divisent même selon deux types : celles dont le tuyau sert uniquement de bourdon et celles dont le tuyau percé de plusieurs trous est comparable à une clarinette. De tous les divers modèles d'orgue à bouche existants, le khène laotien est probablement le plus élaboré. Les autres appellations de l'orgue à bouche sont : mbuat, kombuat Mnong Gar, Lac, Ma des hauts plateaux du Vietnam, sumpotan malais, sho japonais, sheng chinois.

 

LES CORDOPHONES

 

Ce groupe rassemble les instruments produisant un son par la vibration de cordes tendues. Suivant leur mode d'attaque, les cordes peuvent être : pincées avec les doigts, grattées avec un plectre ou les ongles, frottées par un archet, frictionnées avec une tige, percutées avec une ou deux mailloches, soufflées par le vent ou la bouche de l'utilisateur, mises en résonance par le principe des cordes sympathiques. Seules les cithares et les vièles sont liées au bambou.

 

Les cithares tubulaires sont faites d'un tuyau, généralement en bambou, autour duquel se disposent les cordes. Deux procédés peuvent exister : soit les cordes sont rapportées sur le tuyau (cithare hétérocorde), soit elles sont découpées dans le corps même du bambou, laissées attachées par leurs extrémités puis surélevées à l'aide de deux chevalets (instrument idiocorde, parfois appelé cithare d'écorce). Les cithares tubulaires idiocordes se rencontrent en Océanie et dans l'Océan Indien, à Timor et à Madagascar (valiha) bien qu'aujourd'hui, le type hétérocorde soit de loin le plus courant. La valiha, importée d'Indonésie, est l'instrument national malgache. Il s'agit d'un tuyau de bambou d'une section de 10 centimètres et qui mesure environ 1,50 mètre. Il comporte trois parties : une tête (environ 40 centimètres), un corps situé entre deux nœuds (environ 60 centimètres), et un pied. Les accessoires se composent de petits chevalets en écorce de calebasse séchée et de deux cerceaux en peau de zébu pour maintenir les cordes variant entre 15 et 20 (soit métalliques, soit directement détachées de l'écorce même du bambou). Au lieu de se succéder dans l'ordre diatonique comme pour la harpe, les cordes sont disposées de tierce en tierce de chaque côté de la fente centrale. Certains instruments couvrent une étendue de près de trois octaves.

 

 

 

Le bambou dans la fabrication des instruments de musique au Vietnam

 

 

 

On découvre une grande diversité d'instruments de musique à travers les 54 populations qui peuplent le Vietnam. Depuis la simple feuille jusqu'a l'orchestre de gongs et tambours, on identifie un grand nombre d'instruments ayant pour matière première le bambou. Dans la catégorie des idiophones, chez les Jörai, le xylophone trüng comporte 11 tuyaux de bambou de 94 centimètres à 36 centimètres de long, taillés en biseau à une extrémité et attachés par une corde, de sorte qu'un tuyau sur deux ait son biseau d'un côté et l'autre à l'opposé. Une extrémité de la corde est attachée à un poteau de la maison ou à un tronc d'arbre, et l'autre extrémité entoure la cheville du joueur pour suspendre l'instrument comme un hamac. Les tuyaux de bambou sont frappés avec deux maillets de bois. Les peuples voisins connaissent le même type d'instrument sous des noms différents : Dding dol (Köho), Kleng klong, Kleng klang (Sedang). Le xylophone est joué pour le simple plaisir au village ou à la rizière. Il sert aussi à chasser les animaux qui viennent détruire la récolte. De nos jours, il accompagne des chants et des danses ou est associé à d'autres instruments (feuille kèn la, vièle monocorde köni, diverses flûtes). Le Dao des Khmu consiste en un tuyau de bambou de 100 à 120 centimètres de long. L'une des extrémités est taillée pour dégager face à face deux languettes de 30 centimètres de long, à la base desquelles, et de chaque côté, une fente longue d'environ 20 centimètres est gardée légèrement écartée par un fil traversant le diamètre du tuyau. Lorsque l'une des languettes est frappée contre la paume de la main ou contre l'avant-bras, l'instrument entre en vibration et les deux fentes ont pour effet de rendre le son grésillant. L'autre extrémité est ouverte et dépasse de 15 à 20 centimètres le nœud du bambou qui est percé. Deux petits trous sont placés de sorte qu'ils puissent être fermés ou rouverts par le pouce et l'un des doigts, ce qui modifie le timbre.

 

Plusieurs instruments, de tailles différentes, peuvent être frappés simultanément en accompagnant un chant. Le jeu du Dao est réservé aux femmes khmu de la région de Tây Bac et de la région montagneuse de l'ouest de la province de Nghê An. Les Thaïs Noirs de Son La ont appris à en jouer et l'appellent Hün May. Ce type d'instrument existe aussi aux Philippines. Les montagnards du Vietnam connaissent deux types de guimbarde dont la forme diffère selon le matériau employé : bambou ou laiton. La guimbarde en bambou, appelée Gôc chez les Ma, et les Lac, Röding chez les Jörai, Toung chez les Köho, Then chez les Bahnar, Hûn Toong chez les Thaïs, Cô êch chez les E-dê, est formée d'un fragment de bambou dans lequel est découpé une languette. Le musicien maintient l'instrument entre ses lèvres et prince son extrémité avec le pouce de la main droite. En modifiant le volume de la cavité buccale, le joueur sélectionne des harmoniques pour en faire une mélodie. Une boulette de cire fixée au milieu de la lame vibrante permet d'ajuster la hauteur du son fondamental. C'est un instrument de plaisir personnel, mais aussi un instrument de cour d'amour.

 

Dans la catégorie des cordophones, la cithare tubulaire gông des Jörai est faite d'un entre-nœud de bambou fermé des deux côtés, de 70 à 90 centimètres de long et de 5 à 8 centimètres de diamètre, muni d'un résonateur de calebasse. Treize cordes métalliques, généralement récupérées sur des câbles de freins de bicyclette, sont disposées en demi-cercle autour du tuyau porteur, tendues sur des chevalets annulaires et serrées par des chevilles. Le gông est en faveur chez les jeunes gens qui ont de l'oreille. Il se joue pour le plaisir, le soir, chez soi ou chez un ami. Il attire la fille comme le Dding Dek, flûte de Pan en faisceau, attire le garçon. La cithare tubulaire existe également avec des cordes idioglottes, détachées du corps en bambou. Elle est répandue chez les Bahnar, Jörai, Sedang, Rongao, Gie Trieng, Lac, et Ma dans les deux provinces de Kontum et de Gia Lai. Chez les Jörai, on se trouve ici en présence d'un ensemble original et assez complexe, que je n'ai pas trouvé ailleurs chez les montagnards des Hauts Plateaux du Centre Vietnam, alors que les autres instruments ont ici et là leurs homologues.

 

La cithare tubulaire en bambou à 2 cordes sur calebasse Ddong, comme un Bro, qui n'a ni touches ni ouïes, est pincée comme les autres cithares. Son rôle fournit un accompagnement rythmique en jouant avec la vièle monocorde köni. La vièle Köni a un corps fait d'une section de bambou d'environ 50 centimètres de long, terminée à une extrémité par un pied en bois taillé en « crosse de fougère » et orné d'un pompon. La corde métallique est fixée au pied, tendue sur un chevalet, et que l’on peut serrer par une cheville. Elle passe sur 4 touches de cire. L'archet est une simple baguette de bambou, frottée avec une cire d'abeilles vivant au creux d’un arbre. A la hauteur du chevalet une ficelle en fibre de ramie, de longueur rigoureusement égale à celle du tube de bambou, est liée à la corde métallique et nouée à son extrémité plastique, qui se place dans la bouche de l'instrumentiste, derrière les incisives.

 

L'instrumentiste est assis. Il frotte l'archet avec de la cire, tourne la cheville pour donner à la corde la tension convenable. Il pose, presque verticalement, le Köni qu'il prend de la main gauche, entre le pouce et les quatre doigts, situés à la hauteur de chaque touche, le pied de l'instrument fixé entre deux orteils. Il met la languette derrière ses dents, en reculant assez la tête pour tendre le fil. Sa main droite qui tient l'archet, simple baguette, comme une cuillère, le fait passer et repasser sur la corde, tandis que les doigts gauches pressent celle-ci sur les touches, et il chantonne, les dents serrées, les lèvres seules articulant. Tous les airs de chants peuvent s'exécuter ainsi, en particulier - succès garanti - l'imitation des pleureuses funèbres. Le Köni est facile à fabriquer, mais les interprètes sont plutôt rares. Il est joué à la maison ou au champ, par l'homme, pour le plaisir de la musique. Le son en est étrange, lointain, plaintif, nuancé, insaisissable et troublant. Le Köni est un instrument complet. Il est d'emploi classique en solo.

 

Cependant, bien qu'ils s'en passent souvent, les musiciens savent utiliser en même temps que le Köni le Ddong créé pour l'accompagner. On tient alors, dans la main droite, l'archet qui est plaqué contre le Ddong depuis le pied de ce dernier jusqu'à la calebasse ; pouce et index gardent ensemble archet et Ddong, majeur et annulaire grattent les deux cordes, et le tout se promène, l'archet continuant à passer sur la corde. Le même artiste joue ainsi à la fois d'une cithare et d'une vièle, tout en transmettant sa chanson vocale, par un fil, à la corde vibrante et à son tube de résonance. La vièle à deux cordes, co ke chez les Muong, et io chez les Thaïs, consiste en un mince tuyau de bambou inséré dans le résonateur, formé d'un tube de bambou plus large, ouvert d'un côté et recouvert de l'autre par un morceau de peau de grenouille ou de serpent. Les deux cordes, accordées à la quarte ou à la quinte, sont en fibres d'ananas ou en crins de cheval sur lesquels on ne met pas de résine.

 

Dans la catégorie des aérophones, le Dding klia est une flûte droite en bambou, longue de 50 à 60 centimètres, et percée de quatre trous chez les Lac. On en joue pour se divertir devant la maison ou dans les champs. Le même type de flûte est connu un peu partout au Vietnam sous différents noms : rleet (Mnong), klia (Bahnar), pi thiu (Thaï), ôông ôi (Muong), tiêu (Kinh). C'est un instrument réservé aux hommes.

 

Le Dding dek des Jörai est une flûte de Pan à 13 tuyaux d'inégale longueur de 35 à 125 centimètres, en bambou, taillés en biseau à une extrémité et attaché en faisceau. C'est l'instrument de prédilection des nymphes Jörai qui en usent pour attirer le jeune homme. Tous les airs chantés par les jeunes filles peuvent être interprétés sur la flûte de Pan. Il s'agit généralement de cour d'amour et l'imagination féminine est intarissable. Le même type d'instrument est appelé Dding jöng chez les Bahnar.

 

En dehors de ces deux peuples montagnards du Vietnam, les flûtes de Pan en faisceau sont surtout connues en Mélanésie, où leur aire de diffusion s'étend de l'île de Nouvelle Guinée à l'ouest jusqu'au Vanuatu à l'est, en passant par les îles Salomon.

 

Le Dding töjuh (sept tuyaux en Jörai) est un ensemble composé de sept à neuf sifflets de bambou, de longueurs différentes (entre 10 et 20 centimètres de long, et de 1,6 centimètre à 2,3  centimètres de diamètre), en usage chez les Jörai et les E-dê. Chez les Lac, l'ensemble ne comporte que cinq sifflets. Chaque tuyau est fermé à l'extrémité inférieure par le nœud, les instrumentistes soufflant chacun dans son sifflet comme dans une clef. Le jeu collectif des sifflets évoque la musique des gongs.

 

Le Dding bbot des Jörai est une clarinette en bambou, à cinq trous. L'embouchure comporte une anche battante, l'autre extrémité est taillée en biseau. Cet instrument connu chez les Jörai et les E-dê est joué pour le divertissement par des hommes et des femmes. L'instrument dénommé Pilang bhang des Khmu est probablement une clarinette de ce type.

 

L'orgue à bouche est un instrument très répandu chez les Montagnards du Vietnam. Il est composé de six tuyaux de longueur inégale, plantés en deux séries dans une calebasse servant de réservoir d'air, d'où le nom que lui donnent les Jörai : Dding Nam (six tuyaux). Chaque tuyau, muni à sa base d'une anche libre en bambou, comporte sur le côté un trou qui doit être obturé par un doigt pour obtenir un son. Les instruments de petite taille sont désignés par le terme de rökel chez les Srê, et les Lac. Les plus grands modèles sont nommés Kombuot chez les Lac, et Komboat chez les Ma. L'orgue à bouche est utilisé pour exécuter les airs de chants, anciens ou modernes.

 

 

Evolutions

 

L'évolution de la musique depuis les années 1960 laisse entrevoir une transformation dans l'utilisation des instruments. La jeune génération préfère la guitare à la cithare tubulaire à 13 cordes Gông, le pipeau en matière plastique à la clarinette Dding bbot, l'harmonica à l'orgue à bouche Dding Nam ou Komboat.

 

Les Vietnamiens de l'ethnie Kinh ou Viêt ont modernisé certains instruments de musique appartenant aux Montagnards comme la flûte des Hmong Sao Mèo, utilisée en particulier par le musicien Luong Kim Vinh. Au carillon hydraulique Cooangtac ont été ajoutés des tubes de taille différente.

 

L'orgue à bouche Khèn bè des Thaïs permet aujourd'hui de jouer des accords majeurs et mineurs. Les jeux de tuyaux de bambou Klong put (Sedang), Dding but (Jörai) ou Pah pung (Bahnar) que l'on fait résonner en frappant des deux mains devant l'ouverture sont passés de douze tubes en bambou en 1965 à vingt et un tubes en 1968. Les Vietnamiens ont adopté et transformé la vièle monocorde Köni. Le xylophone Trüng (appelé Dàn Trüng en vietnamien) a été modifié par le musicien Nay Pha de l'Ensemble de chants et de danses des Hauts Plateaux du Ministère de la Culture (devenu Troupe artistique Dam San). Depuis 1960, Nay Pha en a augmenté considérablement le nombre de tuyaux (jusqu'à quarante-cinq tuyaux sur trois niveaux) selon une gamme chromatique et en a joué au cours de nombreux festivals internationaux.

 

 

 

Cet aperçu rapide sur les instruments de musique fabriqués en bambou dans le monde nous donne une idée sur le rôle essentiel du bambou et son utilité dans la création des instruments de musique chez plusieurs populations des cinq continents dans le passé, aussi bien que dans le présent.

 

 

Bibliographie sommaire

CONDOMINAS, Georges, Nous avons mangé la forêt de la Pierre Génie Gôo, Paris, Mercure de France, 1957.

DAO, Huy Quyên, Nhac khi dân tôc o Gia Lai (Les instruments de musiques nationaux à Gia Lai), Gia Lai, nhà xuât ban Giao Duc, 1993.

DOURNES, Jacques, La musique chez les Jörai, Objets et Monde, 4(4) : 211-244, 1965.

TO, Ngoc Thanh, Gioi thiêu môt sô nhac cu dan tôc thiêu sô Viêt Nam (Présentation d'un certain nombre d'instruments de musique des minorités du Vietnam), Hô Chi Minh Ville, nhà xuât ban Van Nghê Trung Tâm Van Hoa Dân Tôc, 1995.

TRAN, Quang Hai, ASSELINEAU, Michel et BEREL, Eugène, Musiques du Monde, Editions Fuzeau, 1993.

 

Discographie sélective

Instruments de Musique du Monde, CD publié par Le Chant du Monde, texte bilingue de Geneviève Dournon, Paris, Collection CNRS / Musée de l'Homme, 1990.

Vietnam - Musiques des Montagnards, 2CDs publiés par Le Chant du Monde, texte bilingue de Hugo Zemp, Trân Quang Hai, Georges Condominas et Christine Hemmet, Paris, Collection CNRS / Musée de l'Homme, 1997, Grand Prix du Disque Charles Cros en 1997.

 

 

 

Quang Hai Trân
Ethnomusicologue, Musicien, Compositeur
 

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