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Les nouvelles règles sur l’échiquier de la puissance mondiale

Les nouvelles règles sur l’échiquier de la puissance mondiale


En l’espace d’un quart de siècle, le centre de gravité du monde s’est vigoureusement déplacé d’un Occident transatlantique vers une Asie en pleine renaissance. Et dans le même laps de temps, l’irruption des technologies de l’information et de la communication a érodé les apanages de l’État, ces monopoles qui en faisaient l’acteur central et incontesté de l’arène internationale. Ensemble, les forces à l’origine de ces bouleversements, qui sont loin d’avoir épuisé leurs effets, dessinent un paysage radicalement nouveau.

 

 

 

L’ébranlement des États

 

L’« âge de l’information » a tellement formaté nos modes de pensée et d’action que son impact sur les modalités d’exercice de la puissance étatique, tant dans l’ordre interne, du reste, que dans ses projections internationales, restent largement ignorées. Une propriété fondamentale de ce paradigme nouveau est l’accessibilité de milliards d’individus et de millions d’organisations à ce réseau mondial, sans organisation centralisée et hiérarchisée, qu’est Internet. Non seulement les coûts de reproduction et de transmission de l’information décroissent vers l’infinitésimal, avec une qualité et une fiabilité croissantes, mais Internet permet de traiter cette information en réseau, d’interconnecter sans limites les nœuds de communication, et même d’intégrer des réseaux entiers.

 

Les conséquences en sont triples, avec, à chaque fois, en corollaire, un affaiblissement du contrôle des Etats. La première est la mondialisation de la production. L’entreprise multinationale est, grâce à la « révolution numérique », devenue la colonne vertébrale de l’économie mondiale. Quelque 63 000 entreprises transnationales assurent deux tiers du commerce mondial et 80 % de la production industrielle repose sur un millier seulement de ces entreprises. Même si elles recherchent la sécurité juridique et l’accès aux marchés que seuls des Etats peuvent offrir, le rapport des forces est à leur avantage.

 

La seconde est la financiarisation de l’économie mondiale, suite à la « dérégulation » entreprise il y a 3 décennies au Royaume Uni puis aux Etats-Unis. L’investissement direct à l’étranger (IDE) a ainsi été multiplié par 39 entre 1986 et 2000, alors que dans la même période, le commerce mondial n’était multiplié que par 3,3 et le PIB mondial par 2,2. Plus significatif, cependant, a été le décloisonnement des marchés financiers nationaux et l’interconnexion des places, autorisant un traitement quasi-instantané, à un coût abaissé, des transactions pour faire émerger progressivement un marché colossal, mondial et libre d’accès. Parcourant instantanément la planète, les mouvements spéculatifs forment des agrégats aux proportions vertigineuses. Au total, le champ de l’économie politique nationale s’est donc rétréci comme une peau de chagrin, conférant une extraordinaire autonomie de ce système vis-à-vis de toute autorité de régulation, Etat ou banque centrale, avec des incidences dévastatrices en termes de bien public, comme l’a montré la crise dans laquelle a été plongé le monde en 2008.

 

La troisième conséquence procède du pouvoir conféré par la « révolution numérique » à des individus de s’agréger dans de l’action collective. Hannah Arendt avait capturé, en un raccourci saisissant, l’essence du pouvoir en le définissant comme la capacité humaine à ne pas simplement agir, mais à « agir de concert », une capacité démultipliée par la logique de réseau au point de définir un nouvel espace de pouvoir, en dehors de celui, institutionnalisé et hiérarchisé, de l’Etat. Et où s’invite une pléthore d’« acteurs » autres que les entreprises : les organisations non gouvernementales (ONG), les universités, les think tanks, les églises, mais aussi les activistes politiques – la Campagne internationale pour bannir les mines terrestres de 1997 a montré le pouvoir de mobilisation d’un Internet encore balbutiant face à la résistance des États – ou encore les internationales terroristes.

 

La capacité d'action conférée par les technologies de l’information et de la communication à des individus, parfaits inconnus souvent, face à la toute-puissance étatique est considérable. Le téléphone portable et Internet, avec respectivement 5 et 2 milliards d'utilisateurs dans le monde, sont des outils redoutables de dissémination de l'information qui se prêtent mal au contrôle, via un texte, une photographie ou des images vidéo. Les images des exactions à la prison d'Abou Ghraib, les récits de la guerre d'Irak par ceux qui la faisaient, révélés par le site WikiLeaks, ou des manifestants de Téhéran en juin 2009 ont d'abord circulé sur la toile mondiale, avant d'être repris par les médias classiques.

 

Déjouant les efforts souvent gauches des appareils de propagande, l'action politique dans les régimes autoritaires en est transformée : prolifération des blogs en Chine, développement du Web 2.0, c'est-à-dire des réseaux sociaux sur Internet – illustrés par les phénomènes Facebook et Twitter… Le rôle décisif des technologies de l’information et de la communication est apparu au grand jour dans les révolutions et soulèvements qui ont ébranlé le monde arabe à partir de décembre 2010, catalysant les éruptions en gestation.

 

 

 

La tectonique de la puissance classique

 

Longtemps dominé par les 3 pôles du monde occidental – les États-Unis, l’Europe, le Japon (la Trilatérale) – le paysage est devenu plus complexe, avec l’apparition dans l’arène de puissances émergentes : Chine, Inde, Brésil, Mexique, Afrique du Sud, Indonésie, Turquie… et bien sûr la Russie, revenue en force après une décennie de relative éclipse. Mais c’est avant tout vers l’Asie que le centre de gravité de la puissance s’est déporté.

 

La voie avait été tracée par les « dragons asiatiques » – la Corée, Taïwan, Singapour – avant d’être empruntée par la Chine post-maoïste, puis par l’Inde et enfin par le reste de l’Asie du Sud-Est, selon la métaphore fameuse des « vols d’oies sauvages ». Avec des recettes à base de réforme économique, de capitalisme à fort contenu étatique le plus souvent, de mercantilisme, mais aussi d’investissement massif dans la formation, l’enseignement, la recherche.

 

Les taux de croissance époustouflants dégagés dans cette entreprise dessinent un rattrapage à marches forcées des économies plus avancées, mais lorsqu’ils s’appliquent à ces deux géants démographiques que sont la Chine et l’Inde, ils ne tirent pas seulement des centaines de millions d’individus de la pauvreté, mais ils redessinent le paysage économique du monde, illustrant la théorie dite de « la transition de puissance », énoncée il y a un demi-siècle par A. F. K. Organski : « Au fur et à mesure que chaque pays entre dans le processus d’industrialisation », écrivait ce politologue américain, « il amorce un sprint dans la course à la puissance, laissant loin derrière ceux qui n’ont pas encore démarré et comblant la distance avec ceux qui se sont industrialisés avant. S’il s’agit d’un pays de grande taille, ce sprint peut bouleverser l’ordre international existant ».

 

Tirant les conséquences de leur prospérité nouvelle, ces nouveaux venus se dotent sans états d’âme des outils, des attributs, des symboles de la puissance – l’arme nucléaire (Inde), les marines de guerre, les armements sophistiqués, les programmes spatiaux – en même temps qu’ils contestent énergiquement la prééminence occidentale dans la gouvernance mondiale.

 

Sans certes pouvoir soutenir sur la durée ces rythmes haletants, cette dynamique est appelée à se poursuivre et il est à prévoir qu’au cours du prochain quart de siècle, cette Asie qui constitue aujourd'hui 60 % de la population mondiale, mais compte pour un tiers seulement du PIB mondial, verra cette proportion s’élever à la moitié, continuant de former le principal pôle de croissance.

 

La brutalité des rapports entre les États asiatiques, la persistance de différends non réglés et le nationalisme qui affleure partout ont nourri des parallèles entre ces ascensions de puissance et l’Europe de la fin du XIXe siècle, dont l’équilibre avait été bouleversé, avec l’issue que l’on sait, par la trajectoire de l’Allemagne impériale. Mais malgré les prophéties alarmistes, malgré les alertes et les montées de tension, force est de constater que les dirigeants politiques asiatiques s’en sont pour l’heure plutôt tenus à des conduites prudentes.

 

C’est ce constat du déplacement vers l’Asie des centres de gravité qui a conduit la puissance américaine à annoncer, à l’automne 2011, la réorientation vers la région Asie-Pacifique de son dispositif militaire, mais aussi économique et politique. Principaux pourvoyeurs du bien public de la sécurité mondiale, les États-Unis, en proie à un endettement public colossal, sont aussi, cependant, un colosse aux pieds d’argile de plus en plus rétif aux engagements extérieurs.

 

Quant à l’Union Européenne, sa fondation par les « grands brûlés » de cette dérive de la puissance que fut la Deuxième Guerre mondiale a aiguillé sa construction vers une volonté de conjurer les risques de la puissance plutôt que d’en faire un nouveau réceptacle. Ce choix philosophique, l’absence d’outil militaire qui en est le corollaire, mais aussi les mécomptes de l’euro et les difficultés inhérentes à une gouvernance bientôt à 28 ne qualifient pas, même si les normes qu’elle produit font autorité dans le monde, l’UE comme un acteur de plein exercice dans le cercle restreint de la puissance. Plutôt qu’avec Bruxelles, Washington, Moscou, Pékin ou New Delhi préfèrent traiter avec Berlin, Paris ou Londres.

 

Au total, ce sont des règles transformées qui aujourd'hui ordonnent l’échiquier de la puissance, s’imposant aux puissances établies comme aux aspirants. En conférant à des individus « agissant de concert » le pouvoir de défier la puissance étatique sur un terrain qui semblait jusque-là relever de son monopole le plus incontesté, l’« âge de l’information » revêt une portée comparable à ce que fut, à la Renaissance, la révolution de l’imprimerie. Quant à la puissance dans ses modalités plus classiques, ses fondamentaux sont déterminés par des paramètres tels que si l’efficacité économique, la compétitivité, l’innovation, la recherche ou l’enseignement supérieur ne figurent pas au premier rang des politiques publiques, le risque encouru est celui du déclassement.

 

 

 

 

Pierre Buhler
Diplomate qui s’exprime ici à titre purement personnel.
Son dernier ouvrage paru : La puissance au XXIe siècle, Les nouvelles définitions du monde, CNRS Éditions, 2011, préface d’Hubert Védrine.
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