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Revivifier l'Education nationale par la révolution de l'autonomie

Revivifier l'Education nationale par la révolution de l'autonomie


Pourquoi cette dégradation ? A cause de l’inadaptation flagrante d’une organisation institutionnelle – centralisée, hiérarchisée, gigantesque, bureaucratisée, et osons le dire, quelque peu totalitaire car mettant en effet en application un système éducatif théorique, préconçu, intemporel et intangible, qui ne laisse pas de place aux exigences de la vie et des ses manifestations ici ou là : l’initiative, la responsabilité, bref l’autonomie, au plus près des réalités scolaires et sociales. Une inadaptation au présent et au futur, unanimement dénoncée…

 

Doit-on désespérer de cette organisation et de ce système ? Il est de bon ton de répondre non, et de feindre de croire à des améliorations par des réformes partielles, superficielles ou marginales, et périodiques - dont « la refondation de l’école » est un récent et parfait exemple. Peut-on donc espérer revivifier « le mammouth » ?

 

Rebondissons sur la métaphore connue. Il a fallu des milliers d’années pour que des espèces condamnées disparaissent, tel le mammouth. Il ne faut au plus que quelques instants à quelque mois pour que la vie apparaisse. Pourquoi dégraisser le mammouth puisqu’il est déjà mort ? Et depuis longtemps…

 

Espérons plutôt dans la vie - ses manifestations novatrices, leur inattendu, leur ressort, leur force, leurs réussites - celles des forces qui s’opposent à la mort. Et, loin de l’image animalière, misons sur l’Homme, et sur ses merveilleuses aptitudes à s'adapter pour réussir, dès lors qu’il est libéré des rigidités et contraintes collectives, ou du moins de leurs excès.

 

Remettons donc en cause cette grande mais si écrasante institution qu’est l’Education nationale à la française, pour y substituer des organismes vivants, qui existent, nombreux et sains, mais qui sont oppressés et étouffés dans leur développement naturel par la lourde masse du mammouth mort. Enlevons la carcasse.

 

Et libérons et fortifions les établissements d’enseignement où la vie est bien présente dans la jeunesse de leur public et les capacités de leurs acteurs, hommes et femmes de bonne volonté désormais encouragés à se remobiliser.

 

Tel est le sens fort de la révolution de l’autonomie qui se profile, et se prépare, déjà avancée, depuis quelques années, mais qui attend une impulsion forte des pouvoirs publics et de l’opinion, et en particulier du corps professoral. C’est aux pouvoirs publics et à l’opinion que l’on s’adresse dans l’ouvrage, édité récemment et que j’ai coécrit avec Maurice Berrard : Collèges et lycées du XXIe siècle : la révolution de l’autonomie ?

 

Ce livre n’est pas une simple thèse académique, ou une provocation inopérante, à lire - et à classer. Il est un manifeste et une interpellation et il cherche à développer un débat honnête. La révolution de l’autonomie n’a aucune raison de faire peur, et elle est même garante du respect des valeurs et des grands traits des structures existantes.

Avec cet essai constructif, on part enfin à la recherche du ressort, de l’élément fondamental le plus propre à refonder notre système éducatif, afin de déclencher ainsi de proche en proche des évolutions vers une école à la fois plus humaniste et plus dynamique, qui prendrait en compte notre époque et chacun des élèves. Il se décompose en deux volets : un volet institutionnel et un volet pédagogique.

 

Son volet institutionnel

Comment ? C’est la question qui taraude ! Comment remédier à l’échec de la vieille et grande institution étatique qu’est l’Education nationale à la française ?

Comment remplacer un centralisme pesant, bureaucratique bien plus que « pédagogique » puisqu’il recourt à de lourdes procédures hiérarchiques, depuis longtemps mais de plus en plus vainement ? Ne devrions-nous pas plutôt faire confiance à ceux qui se dévouent à l’enseignement de leurs élèves dans les réalités du terrain : les établissements publics d’enseignement, leurs équipes et leurs communautés éducatives - sans oublier les collectivités territoriales intéressées ?

Comment rénover l’ensemble ? De façon décisive et globale ? Notre essai propose de recourir à une démarche simple et opérationnelle :

 

Une démarche positive : de la confiance à l’autonomie, par deux voies

1) Décentralisation fonctionnelle : pleines compétences de chacun des collèges et des lycées (à mesure de leur aptitude et de leur attitude) → maîtrise de toutes les ressources nécessaires (humaines en particulier) et du projet de l’établissement (librement conçu, délibéré et arrêté par ses instances) → responsabilité → évaluations internes et externes et contrôles aux fins de correction des trajets ;

2) Décentralisation territoriale : mise en cohérence des compétences de leurs collectivités territoriales de rattachement - et d’ancrage - région, département et commune - par élargissement de celles qu’elles exercent déjà de façon satisfaisante ;

3) Restauration de l’Etat, ainsi allégé, dans ses deux missions supérieures et essentielles :

•             définition des principes fondamentaux de l’enseignement,

•             organisation de l’enseignement public

 

Une démarche négative : le rejet des idéologies et de la technocratie, restauration de la démocratie à une refondation opérée

•             par deux projets législatifs simples et brefs, s’insérant dans l’existant,

•             et bases d’une concertation préalable et de délibération parlementaires.

 

 

Son volet pédagogique

Il procède d’un rapprochement entre finalité de l’enseignement et savoirs.

Un consensus est-il possible sur la réactualisation suivante de la finalité de l’enseignement ? La question centrale n’est pas de transmettre des savoirs, mais de faire en sorte qu’ils soient acquis.

L’Etat, organisateur du système, doit, à l’expérience :

- Abandonner peu à peu l’ambition - honorable, éprouvée dans le passé mais aujourd’hui en échec à tous les degrés - non seulement de transmettre les savoirs, qu’il détermine - dans le détail, contenus et modalités de transmission, et qu’il fixe de plus abusivement seul. Mais aussi de les imposer, par le recours à sa « grande armée » : ces bataillons serrés d’enseignants aux ordres de sa lourde hiérarchie, décidant des programmes, du temps scolaire, des horaires, de directives, inspectant, notant, fixant des statuts, des obligations de service, etc. Sourions un peu : a-t-on vu « une hiérarchie » enseigner à des élèves ?

 

- Se donner une autre ambition, plus exigeante mais plus gratifiante, plus enthousiasmante, plus mobilisatrice que l’obéissance aux instructions et la simple exécution , et surtout plus prometteuse de réussites multiples : l’ambition de revitaliser l’Education nationale en faisant confiance aux acteurs du terrain - les plus pertinents, les établissements d’enseignement - appuyés sur les collectivités territoriales dont ils sont membres, comme le sont les parents ; et pour ce faire, transférer à ces acteurs la mission, précise et concrète, de faire acquérir par leurs élèves (ceux-là même qui leur sont confiés), savoir et savoir-faire.

 

C’est à ces communautés éducatives publiques connues - et reconnues pour les collèges et les lycées - à leurs professeurs, à leurs élèves et leurs parents, à leur direction et leur conseil d’administration, de s’engager dans un projet d’établissement de réussite pour tous et, en tant que responsables primordiaux, de le mener à bien. Les vertus de ce projet d’établissement sont les vertus pédagogiques et éducatives de l’autonomie…

Demandons-nous une dernière fois en quoi consiste une vraie refondation du système éducatif. Pour nous, la réponse est multiple : 


- Légitimer une finalité humaniste
- Affirmer une politique d’éducation au-dessus des orientations partisanes
- Recentrer l’action régalienne sur l’essentiel
- Réussir la pleine autonomie des collèges et des lycées
- Définir autrement la fonction publique enseignante
- Pratiquer un management éducatif et développer un climat de confiance collective.

 

Le mouvement vers l’autonomie locale apparaît alors comme le principe qui fédérera une telle refondation, en France comme dans le monde.

N’oublions pas la question posée au début du livre : quel monde voulons-nous pour nos enfants, nos petits-enfants et les enfants de nos petits-enfants ? Cette question en appelle une autre : un monde de coopération ou un monde de violence ? Les dangers sont réels et c’est pourquoi nous les avons longuement définis. Le climat général n’est pas vraiment à la coopération et à la recherche de l’entente. Il est plutôt à l’application de procédures et à l’habileté à faire jouer des rapports de forces sur la grande scène d’une vie publique médiatisée. Si l’on se contente d’observer un tel spectacle, notre projet de pleine autonomie peut paraître quelque peu irénique et entachée de trop d’incertitudes. Trop de peurs, trop de tentations, trop de caricatures faciles.

 

Mais si on a l’expérience de la vie interne de la plupart des établissements d’enseignement, notre projet semble tout à fait viable et susceptible d’améliorer grandement les résultats de tous les élèves. Le mouvement vers l’autonomie sera freiné si les deux mondes, le virtuel et le réel, celui des apparences et de la scène unique et celui des solutions pratiques et des lieux multiples, continuent de diverger autant. La réussite viendra de cette prise de conscience et pourrait constituer la principale visée d’une politique d’éducateurs.

Car c’est précisément la prééminence de l’action locale, parce qu’elle échappe au spectaculaire et à l’effet de masse, qui peut le mieux équilibrer notre société du spectacle. Le siècle qui commence sera celui de la violence ou de la coopération. Une éducation humaniste portée par les acteurs locaux au sein d’une régulation nationale et internationale peut faire pencher la balance vers la compréhension mutuelle.

 

Daniel Mallet
Ancien inspecteur général de l’administration de l’Education nationale

Collèges et lycées du XXIe siècle : la révolution de l’autonomie ?, Armand Colin, 2012

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