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Un libraire indépendant, sinon rien

Un libraire indépendant, sinon rien


Dans un univers des biens culturels qui a été lourdement bouleversé, voire chahuté, ces dernières années, les libraires indépendants résistent et s’accrochent. Difficilement, mais avec talent et imagination, ils remplissent une mission essentielle. Chacune et chacun d’entre nous peut – et peut-être doit – les aider.

 

Pourquoi ? Tout simplement parce que, si l’on refuse un instant de se laisser distraire par des discours faussement modernistes (« le magasin de grand-papa, voire le livre, c’est dépassé »), ou au contraire faussement misérabilistes (« les pauvres, il faut les aider par charité ») colportés par certains médias et certains circuits économiques malicieux, le libraire indépendant remplit une fonction presque irremplaçable auprès de vous, lectrices et lecteurs, et de vos proches, à plusieurs titres.

 

 

Rôle d’animation socio-culturelle de proximité, d’abord, bien entendu. C’est certainement la caractéristique du libraire indépendant la plus mise en avant sur la période récente. Ce n’est peut-être pas la plus importante en réalité.

 

Néanmoins, quel que soit l’environnement, urbain ou non, dans lequel vous vivez, le libraire indépendant de qualité, que ce soit par la qualité de son accueil « clientèle » ou par la variété des rencontres (littéraires au sens large) qu’il organise, crée un précieux point d’ancrage, de rassemblement d’une communauté de passionnés, à laquelle il est souvent plus facile qu’on ne croit, et toujours gratifiant, de se joindre, de participer, de vivre à plusieurs. Surtout compte tenu du nombre impressionnant de points d’entrée et de partage possibles dans la « culture du texte ».

 

Le rayonnement d’un tel lieu dépasse largement le seul cercle des passionnés de lecture : il engendre la curiosité, l’éveil, l’intérêt, la réassurance, le sentiment du possible, en bref, comme le savent d’ailleurs et le constatent régulièrement les acteurs du développement local, un libraire indépendant contribue puissamment, par son effet d’entraînement, à revitaliser un quartier.

 

Il incombe toutefois bien entendu à chacune et à chacun de « trouver » le libraire indépendant dont la « communauté » de passionnés ainsi définie lui convient le mieux.

 

 

Rôle de médiateur personnalisé, ensuite. Chacune et chacun d’entre nous mesure dans bien des domaines, et certainement pas uniquement dans le livre, à quel point la saturation d’informations est devenue critique désormais.

 

Dans le cas du livre, le concours gracieux de ces professionnels dédiés, qui lisent des dizaines, et même parfois d  es centaines d’ouvrages par an, et qui y adjoignent de surcroît le décryptage de centaines voire de milliers de critiques et de brèves, se révèle en général d’une efficacité sans comparaison. Le meilleur algorithme de recommandation disponible sur un site marchand (et même sur une communauté en ligne) ne fait qu’effleurer la surface évidente de l’iceberg du possible (lourdement pondérée qui plus est par l’évidence des best-sellers et par la mise en œuvre souvent superficielle – et parfois très cocasse – de mots-clés tentant désespérément de « saisir » la richesse de livres qui se laissent rarement épuiser ainsi).

 

Il incombe toutefois, là aussi, à chacune et à chacun de trouver le lieu dont le spectre de lectures des libraires (et des amateurs habitués qui le fréquentent) correspond le mieux à ses propres envies et curiosités.

 

 

Rôle de modèle de réenchantement du monde, aussi. Mais oui ! Soyons audacieux dans notre propos, et affirmons donc que l’existence même de libraires indépendants prouve, par l’exemple, qu’il est possible de vivre – certes chichement, en l’espèce, mais réellement – autour d’une passion clairement assumée et développée.

 

À l’heure où notre système d’éducation peine dans sa tâche et où le désenchantement envahit une partie non négligeable de notre jeunesse (et pas uniquement dans les milieux « défavorisés »), ce constat toujours rassurant, parmi ceux apportés par d’autres professions, est assurément bienvenu.

 

 

Rôle de clé de voûte d’un système de création, peut-être surtout. Le resserrement, l’uniformisation, voire la paupérisation de l’offre culturelle amorcée il y a une trentaine d’années environ dispose avec l’irruption du numérique et de la vente en ligne d’un bouc émissaire commode, qui n’est pourtant pas le bon…

 

Bien avant ces facteurs actuels – mais dont la menace n’est pas la plus déterminante pour le libraire indépendant et pour la création qui l’accompagne –, c’est la manière dont les acteurs historiques principaux ont réagi à l’augmentation perçue de leurs enjeux économiques et financiers qui a été essentielle dans cet appauvrissement aujourd’hui constaté.

 

Du côté de l’édition, si la logique de « coups » a toujours existé, elle a pris une ampleur sans précédent à partir de 1975-1980, la recherche à tout prix du best-seller, fût-il éphémère, prenant peu à peu le pas, dans la grande majorité des maisons, sur le travail de fond et de long terme, travail réduit, même chez certains noms prestigieux du métier, à une fonction de vitrine ou de symbole, mais de plus en plus cinquième roue du carrosse dans les faits.

 

Du côté des chaînes de grandes surfaces culturelles, quelques années plus tard, et en contradiction avec ce qui avait fondé leur puissance et leur légitimité, la course aux ratios de stock l’a graduellement emporté, hérésie manifeste dans un métier qui demande précisément de mettre à disposition de son client soit un choix le plus large possible (faute de quoi, la place est royalement ouverte au vendeur « uniquement en ligne », dont le stock s’amortira toujours sur un beaucoup plus grand nombre de clients) soit un choix aussi pointu que possible (faute de quoi, le client ne trouvera plus sur place l’aiguillon à sa curiosité qu’il venait précédemment chercher).

 

Ces choix structurants lourds, et les importants investissements consentis en regard, en logistique et en contrôle de gestion, effectués par les deux catégories d’acteurs-clé du système de la « culture du texte » dans les années 1980-1990, après avoir produit quelques années de belle rentabilité, portent aujourd’hui leurs fruits amers… car l’utilité et la légitimité de ces « poids lourds » est sans doute réellement mise en danger aujourd’hui.

 

Rien de tel chez les libraires indépendants.  Certes, ils ont dû composer avec les exigences logistiques de leurs partenaires, donner hélas certains témoignages à la frénésie de nouveautés éditoriales, aux envois d’office, non sollicités, par les éditeurs et aux retours massifs à l’envoyeur qui en sont souvent le corollaire – ceci s’apparentant clairement à une « cavalerie bancaire » pratiquée à l’échelle de toute une industrie –, et subir les conditions financières parfois proches du léonin qui leur ont été imposées (alors même que la hausse des loyers des centre villes atteignait des niveaux historiques).

 

Mais ils ont su sauvegarder l’essentiel aux yeux du lecteur : la maîtrise de leur assortiment, de leurs choix et de leurs enthousiasmes, d’une part, le primat de la « passion du passage » sur l’impératif économique pur et dur, d’autre part.

 

Les éditeurs petits et moyens qui, eux, n’ont jamais renoncé à la création culturelle, ne s’y trompent pas, et savent que les libraires indépendants demeurent plus que jamais leurs meilleurs alliés. Gageons que les lecteurs qui continuent de fréquenter ces lieux ou qui, de plus en plus nombreux, en retrouvent le chemin, ne s’y trompent pas non plus.

 

 

Le meilleur des mondes du livre ? L’honnêteté et la crédibilité obligent toutefois à concéder que si ces arguments valent pour beaucoup – une bonne majorité – de libraires indépendants, ils ne s’appliquent pas à tous. Comme dans toute profession, il y a des acteurs meilleurs que d’autres. Certains libraires, rares, ne correspondent pas du tout à ce portrait réjouissant. D’autres, plus nombreux, n’en reflètent qu’une partie. Mais il est peu probable qu’au prix d’un modeste effort de recherche et de découverte, chaque lectrice ou lecteur ne puisse trouver « libraire à son pied » (à sa main et à son œil, voire à son oreille, plus exactement).

 

 

Chacune et chacun d’entre vous peut être acteur de ce futur. Si la lecture de ces quelques lignes conforte – voire emporte, sait-on jamais ? – votre conviction que la librairie indépendante constitue en réalité l’avenir de la « culture à base de texte », et absolument pas son passé, alors il ne tient qu’à vous de renforcer et de faire vivre dans la durée, toujours davantage, ce merveilleux médiateur : fréquentez le libraire indépendant que vous aurez choisi, profitez sans vergogne de la passion dévorante qu’il met en œuvre, achetez-lui les livres que vous souhaitez ou ceux dont il aura su vous convaincre de l’intérêt. S’il est un peu loin de votre domicile ou de votre bureau, rejoignez-le à l’occasion de l’un ou l’autre des nombreux événements en général chaleureux qu’il organise, ou en attendant, commandez sur son site internet !

 

 

 

Hugues Robert

Libraire (Librairie Charybde), entrepreneur culturel (Volvox Music, Double Sens Voyages), professeur et formateur en stratégie d’entreprise.

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